À 78 ans, Arthur Patterson n’aspirait qu’à une chose : faire renaître la douceur des fêtes qu’il avait autrefois partagées avec sa femme bien-aimée, Margaret. Il passa la matinée à reproduire avec une attention presque cérémonieuse leurs recettes les plus chères — il éplucha des pommes de terre, pétrit et enfourna le pain — tout en appelant ses enfants et petits-enfants pour les inviter. Mais à mesure que les heures s’écoulaient, l’esprit de fête se fissura. Les appels et messages s’enchaînèrent, chacun apportant une excuse : le travail de sa fille Sarah, les enfants de son fils Michael « à bout de forces », les obligations scolaires des petits-enfants. À la fin de la journée, Arthur se retrouva seul face à une table dressée pour huit, dans une maison silencieuse, remplie de chaises vides et de plats refroidis.

Ce silence pesant fut soudain brisé par un martèlement brutal à la porte. À sa grande stupeur, Arthur découvrit des policiers venus l’arrêter pour une agression grave qui aurait eu lieu en 1992 dans le Wisconsin. Malgré ses protestations — il enseignait alors l’anglais dans un lycée de l’Ohio et n’avait jamais mis les pieds au Wisconsin — on lui passa les menottes et on l’emmena. L’humiliation fut encore plus profonde lorsqu’il aperçut sa voisine Linda assister à la scène ; il éprouva presque plus de honte pour la table vide visible depuis la rue que pour les accusations infondées.
Tandis qu’Arthur patientait dans une cellule, répondant sans fin à des questions sur une liste de passagers d’un vol qu’il n’avait jamais pris, un événement inattendu se produisit à l’extérieur. Les habitants du quartier, menés par Daniel, le fils de Linda, se rendirent au commissariat pour témoigner en sa faveur. Le pasteur Williams, Mme Kim et Tom, le quincaillier, se tinrent côte à côte, formant une barrière humaine pour défendre un homme dont la vie s’était, au fil des années, intimement mêlée à la leur par de simples gestes de bonté. Cette mobilisation collective força finalement la police à reconnaître une erreur d’identité, et Arthur fut relâché au moment précis où sa famille biologique, alertée par la nouvelle de son arrestation, arrivait enfin.

La rencontre sur le parking n’eut rien de chaleureux. Au lieu d’un soulagement sincère, ses enfants Sarah et Michael l’accusèrent aussitôt d’avoir monté une fausse arrestation pour les manipuler et les faire venir. Le cynisme de ses propres enfants — préférant croire à une mise en scène absurde plutôt qu’à leur négligence — anéantit ses derniers espoirs de rapprochement. Arthur comprit qu’ils étaient prisonniers de leur culpabilité et déclara avec fermeté que, s’il fallait l’intervention de la police pour les réunir, alors il n’en voulait pas.
Arthur quitta le parking avec ses voisins et rentra chez lui, dans une maison où les plats étaient froids, mais où la chaleur humaine était enfin revenue. Linda, Daniel et les autres membres de la communauté prirent place autour de la table, occupant chaque chaise qu’il avait préparée ce matin-là. Entre rires et partage du repas qu’il avait préparé avec tant de soin, Arthur réalisa que, si sa famille de sang était brisée, il avait sans le savoir construit au fil des années une véritable famille de cœur. La soirée ne se termina pas dans la nostalgie des fêtes passées, mais dans la présence sincère, imparfaite et loyale de ceux qui étaient là lorsque cela comptait réellement.