Pendant 63 ans, mon mari Robert n’a jamais manqué un seul jour de la Saint-Valentin. Depuis nos années à l’université, lorsqu’il préparait des spaghettis dans la petite cuisine du dortoir et m’offrait un modeste bouquet de roses enveloppé dans du papier journal, jusqu’aux décennies que nous avons traversées ensemble — il célébrait toujours ce jour avec des fleurs. Parfois des fleurs des champs lorsque l’argent manquait, parfois de longues roses élégantes après une promotion.
Même dans les périodes les plus douloureuses, comme l’année où nous avons perdu notre deuxième bébé, il est venu avec des marguerites, m’a serrée contre lui et a murmuré : « Même dans les années les plus sombres, je suis là, mon amour. » Ces fleurs n’étaient pas qu’un geste romantique ; elles étaient la preuve qu’il revenait toujours vers moi, peu importe les épreuves que la vie plaçait sur notre route.
Robert est mort soudainement à l’automne, laissant la maison plongée dans un silence insupportable. Ses pantoufles sont restées au pied du lit, sa tasse accrochée à son crochet habituel. Je continuais mes rituels quotidiens, parlant à sa photo comme s’il pouvait encore m’entendre. Lorsque la Saint-Valentin arriva — la première sans lui — je m’attendais au vide.
Mais on frappa à la porte. Un bouquet de roses. Et une enveloppe.

Mes mains tremblaient en l’ouvrant. À l’intérieur, une lettre écrite de la main de Robert… et une clé. Celle d’un appartement qu’il avait entretenu en secret pendant des décennies.
Dans sa lettre, il expliquait que si je la lisais, c’est qu’il n’était plus là. Il m’avouait l’existence de cet espace caché et de tout ce qu’il y avait conservé au fil des années. Poussée par un mélange de peur et de curiosité, je traversai la ville pour découvrir l’appartement.
J’y trouvai un studio de musique impeccable : un piano entouré de partitions, d’enregistrements et de livres. Chaque enregistrement portait mon nom. Certains remontaient à des années lointaines, retraçant son apprentissage du piano — tout cela pour réaliser un rêve que j’avais moi-même abandonné autrefois. Des dossiers médicaux confirmaient qu’il connaissait la brièveté du temps qui lui restait. Il avait tout planifié avec soin pour continuer à me parler, même après sa mort.
Dans le journal qu’il avait laissé, Robert racontait chaque étape : les premières leçons, les erreurs, les répétitions malgré ses mains tremblantes — tout cela pour composer une dernière pièce uniquement pour moi. Sur le pupitre reposait une partition inachevée, délicate et magnifique, annotée de son écriture penchée : « Pour ma Daisy. »
Je me suis assise au piano. J’ai commencé à jouer, timidement d’abord, puis j’ai laissé la mémoire de mes doigts prendre le relais. Arrivée à l’endroit où il s’était arrêté, j’ai poursuivi la mélodie, complété l’œuvre qu’il avait commencée, ajouté des harmonies, laissant son amour vibrer dans chaque note.

Aujourd’hui, je me rends au studio deux fois par semaine. Parfois je joue, parfois j’écoute ses enregistrements. Récemment, j’ai enregistré ma première composition depuis soixante ans, je l’ai dédiée à Robert et l’ai posée sur l’étagère, juste à côté de la sienne.
De son vivant, il m’a offert des fleurs pendant 63 ans. Dans la mort, il m’a rendu un rêve que j’avais presque oublié.
À travers chaque accord, chaque mélodie, je le sens près de moi. Et je me rappelle que l’amour, lui, traverse le temps. Robert ne m’a pas seulement laissé un secret — il m’a rendu une part de moi-même que je croyais perdue pour toujours.